L’univers des arts martiaux chinois, regroupés sous les termes génériques de Wushu ou de Gongfu (Kung-fu), présente une diversité fascinante qui peut désorienter le chercheur passionné. On dénombre plusieurs centaines d’écoles, de méthodes familiales et de courants régionaux nés au fil des millénaires. Certains styles privilégient la grâce aérienne et les sauts spectaculaires, d’autres se concentrent sur un enracinement tellurique et des frappes dévastatrices au corps à corps ; certains reposent sur l’écoute méditative du souffle, tandis que d’autres exaltent la vigueur musculaire et la rapidité fulgurante. Pour mettre de l’ordre dans cette mosaïque martiale, les maîtres et les historiens ont établi différentes grilles d’analyse. Ces classifications ne doivent pas être perçues comme des dogmes étanches, mais plutôt comme des boussoles pédagogiques destinées à mieux comprendre les mécanismes corporels, la philosophie et la culture des arts martiaux chinois.
1. La répartition géographique : Le Nord et le Sud
La distinction la plus ancienne et la plus ancrée dans la culture populaire oppose les pratiques du nord et du sud de la Chine, traditionnellement délimitées par le cours majestueux du fleuve Yangzi (le Fleuve Bleu). Un adage martiale résume cette vision d’un trait concis : « Nan Quan Bei Tui », qui se traduit par « Poings au Sud, Jambes au Nord ».
L’influence des modes de vie et du terrain
Cette différenciation trouve ses racines dans la géographie physique et les activités quotidiennes des populations :
- Les styles du Nord (Bei Quan) : Les vastes plaines septentrionales, les steppes arides et la pratique de l’équitation ont façonné des corps habitués aux grands espaces. Les disciplines du Nord privilégient des postures amples, des déplacements fluides et rapides, des sauts et une prédominance spectaculaire des frappes de pieds exécutées à longue distance. La souplesse du bassin et l’allongement de la colonne y sont essentiels.
- Les styles du Sud (Nan Quan) : Dans les régions méridionales, caractérisées par les rizières inondées, les collines escarpées et les voies navigables, la vie s’organisait souvent sur des embarcations ou sur un sol boueux. L’équilibre précaire a favorisé le développement de postures basses très stables, un enracinement profond, des déplacements courts et un usage intensif des membres supérieurs. Les blocages durs, les frappes de paumes, les saisies et les techniques de coudes prédominent.
Les limites de l’adage Nord-Sud
Bien que séduisante, cette dichotomie comporte de nombreuses exceptions qui invitent à la prudence. Au Nord, des boxes redoutables comme le Baji Quan (la boxe des huit extrémités), le Pigua Quan ou le Xing Yi Quan s’appuient principalement sur des frappes de mains dévastatrices, des percussions d’épaules et des entrées compactes. À l’inverse, au Sud, la boxe du chien (Gou Quan) ou certaines lignées de Choy Li Fut intègrent des balayages complexes, des ciseaux et des techniques de jambes au ras du sol. La géographie donne une tonalité générale, mais ne résume jamais à elle seule le génie d’un style.
2. La dimension énergétique : Styles Internes (Nei Jia) et Externes (Wai Jia)
Popularisée à la fin de la dynastie Qing, vers la fin du XIXe siècle, la distinction entre boxes « internes » et « externes » constitue sans doute la classification la plus célèbre en Occident, mais aussi la plus mal comprise.
Le mythe fondateur : Wudang contre Shaolin
Selon le récit traditionnel, les boxes externes seraient issues du célèbre monastère bouddhiste de Shaolin, fondé dans la province du Henan. Elles viseraient l’efficacité par le conditionnement des muscles, la rapidité, l’endurcissement des os et des tendons (Lian Pi Rou) et l’expression d’une force dynamique visible (Li). À l’opposé, les arts dits internes tireraient leur origine des monts Wudang, sanctuaire taoïste de la province du Hubei. Ils mettraient l’accent sur la tranquillité de l’esprit (Shen), la fluidité, l’enracinement et la conduite de l’énergie vitale (Qi) à travers l’intention (Yi).
Sont généralement regroupés au sein de la famille Nei Jia :
- Le Tai Ji Quan, fondé sur l’alternance continue du plein et du vide, l’absorption de la force adverse et la souplesse circulaire ;
- Le Ba Gua Zhang, caractérisé par sa marche en cercle envoûtante, ses changements d’angles incessants et ses mouvements spiralés inspirés des huit trigrammes du Yi Jing ;
- Le Xing Yi Quan, qui cultive une puissance explosive linéaire et percutante en s’appuyant sur la théorie des Cinq Éléments.
Une frontière artificielle entre Yin et Yang
D’un point de vue historique et technique, séparer radicalement l’interne et l’externe est un contresens. Aucun art martial externe sérieux ne néglige le souffle ou la santé des organes : les moines de Shaolin pratiquent depuis des siècles le Qi Gong des Baduanjin (les Huit Pièces de Brocart) et le Yijinjing (le Traité de transformation des muscles et tendons). Inversement, les arts dits internes demandent une structure ostéo-articulaire rigoureuse, un renforcement musculaire profond et la capacité de délivrer une force explosive redoutable, le fameux Fa Jin.
« L’interne sans l’externe n’est qu’une coquille vide de force ; l’externe sans l’interne s’épuise comme une flamme sans combustible. Les deux aspects sont inséparables, à l’image du Yin et du Yang. »
Cette démarcation a souvent servi des intérêts corporatistes ou corporatifs à Pékin au tournant du XXe siècle, permettant aux maîtres taoïstes et aux enseignants laïcs de valoriser leurs méthodes auprès de l’élite urbaine. Pour le pratiquant contemporain en quête d’harmonie, ces deux dimensions doivent s’enrichir mutuellement.
3. L’évolution historique : Styles Traditionnels et Wushu Moderne
Le XXe siècle a profondément bouleversé le paysage martial chinois, donnant naissance à une rupture déterminante entre la pratique traditionnelle axée sur l’efficacité martiale et la transmission de lignée, et le Wushu contemporain tourné vers le sport de haut niveau.
La modernisation sportive au fil du siècle
Dès les années 1910, sous la République de Chine, des associations pionnières comme la Jingwu de Shanghai cherchent à rationaliser l’enseignement martial pour renforcer la santé nationale et moderniser l’image du pays. Avec l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, les autorités étatiques entreprennent d’unifier la pratique dans le cadre d’une politique sportive et éducative de masse.
En 1956, des comités d’experts créent des synthèses gymniques :
- Le Changquan moderne (Long Poing), composé à partir d’éléments sélectionnés dans les styles du Nord (Cha Quan, Hua Quan, Hong Quan) pour leur beauté plastique, leurs sauts acrobatiques et leur vitesse ;
- Le Nanquan moderne (Boxe du Sud), combinant les attitudes vigoureuses et les cris martiaux des traditions méridionales dans une forme codifiée pour la compétition ;
- Le Tai Ji Quan standardisé (notamment la forme simplifiée en 24 mouvements), conçu initialement comme une gymnastique douce accessible à l’ensemble de la population pour préserver l’équilibre physiologique et cardiovasculaire.
Les divergences actuelles
Aujourd’hui, deux visions coexistent pacifiquement. D’une part, le Wushu moderne de compétition se divise en Taolu (enchaînements acrobatiques chorégraphiés notés par des juges) et en Sanda (combat libre pieds-poings-projections sur plateforme). D’autre part, le Wushu traditionnel (Chuantong Wushu) préserve les formes originelles, les applications martiales réalistes, le maniement des armes d’époque et une éthique morale exigeante (le Wude). Les pratiquants peuvent choisir leur voie selon qu’ils recherchent la performance athlétique ou une recherche introspective ancrée dans la science du combat et la préservation de la santé.
4. Les classifications thématiques et morphologiques
Outre ces grandes divisions, d’autres approches permettent de cerner la personnalité d’une discipline :
Les styles d’imitation animale (Xiangxingquan)
La culture chinoise s’est toujours émerveillée devant les stratégies de survie de la faune. De nombreux systèmes intègrent la gestuelle, le tempérament et l’attitude psychologique d’animaux emblématiques :
- Le Tigre : force osseuse, férocité, griffes, frappes directes de rupture ;
- La Grue : stabilité sur une jambe, esquives subtiles, frappes précises aux points vitaux ;
- Le Léopard : agilité musculaire, vitesse d’exécution, pénétration explosive ;
- Le Serpent : fluidité, respiration profonde, attaques sinueuses contournant la garde ;
- Le Dragon : travail spirituel, torsions vertébrales complètes, déploiement global du Qi.
D’autres styles célèbres se sont inspirés de la mante religieuse (Tang Lang Quan), du singe (Hou Quan) ou même de l’attitude imprévisible de l’homme ivre (Zui Quan).
La distance d’engagement
On distingue également les méthodes privilégiant le combat à longue distance (Chang Da) — où l’on cherche à frapper sans être touché grâce à des mouvements amples — des systèmes spécialisés dans le combat rapproché (Duan Da), où les clés articulaires (Qin Na), les déséquilibres, les coups de coudes et de genoux s’enchaînent dans un espace confiné.
Conclusion : Un pont entre le geste martial et l’énergie du corps
Les classifications des arts martiaux chinois ne sont pas des barrières infranchissables, mais des prismes complémentaires révélant la richesse d’un patrimoine millénaire. Que l’on soit attiré par l’enracinement puissant du Sud, l’envolée dynamique du Nord, la spirale interne d’un art taoïste ou la précision d’un style animalier, l’objectif fondamental demeure inchangé : cultiver l’harmonie entre le corps et l’esprit, faire circuler le souffle vital et préserver l’intégrité de l’être. En comprenant ces familles de styles, chaque pratiquant peut trouver la discipline la plus accordée à sa morphologie, son tempérament et sa quête de vitalité.




