L’univers des disciplines martiales issues de l’Empire du Milieu fascine par son abondance et sa profondeur. Avec plusieurs centaines d’écoles répertoriées, transmises pendant des siècles au sein de clans familiaux, de temples bouddhistes ou de sanctuaires taoïstes, l’observateur moderne peut facilement se sentir désorienté. Pour naviguer au sein de cette riche mosaïque, les maîtres et les historiens ont établi diverses grilles de lecture. Ces catégorisations, bien que pratiques pour appréhender les principes fondamentaux, révèlent des nuances fascinantes dès lors qu’on les étudie à la lumière de la biomécanique et de la philosophie orientale.
La dualité géographique : le fleuve Yangtsé comme frontière martiale
La cartographie la plus ancienne et la plus populaire oppose traditionnellement le nord et le sud du territoire chinois, séparés par le majestueux fleuve Bleu (Yangzi Jiang). Cette vision a donné naissance à l’adage martial séculaire « Nan Quan Bei Tui », que l’on traduit couramment par « Poings au sud, jambes au nord ».
Selon cette distinction populaire, les styles originaires du Nord se caractériseraient par des déplacements amples, une mobilité aérienne remarquable, des sauts et une prédominance de coups de pied spectaculaires. À l’inverse, les systèmes du Sud privilégieraient des postures basses et enracinées, des pas courts et glissés, ainsi qu’un travail frénétique des membres supérieurs, alternant blocages serrés et frappes percutantes à courte distance.
Une réalité culturelle et environnementale
Cette différenciation stylistique trouve son explication dans le mode de vie et la géographie des régions chinoises :
- Le Nord des grandes plaines : Les étendues arides et le relief ouvert favorisaient les déplacements à cheval, développant une stature athlétique, une ouverture pelvienne propice aux coups de pied hauts et un goût pour l’extension maximale des membres.
- Le Sud des rizières et des cours d’eau : La navigation fluviale, le travail dans les zones marécageuses et l’étroitesse des ruelles urbaines imposaient un équilibre inébranlable. L’enracinement dans le sol instable des barques a forgé des boxes compactes, où la stabilité prévaut sur les envolées aériennes.
Les limites du dogme géographique
Bien que séduisante, cette règle comporte de multiples exceptions notables. Dans le Nord, des courants majeurs comme le Baji Quan (boxe des huit extrémités), le Pi Gua Quan ou encore le Xing Yi Quan s’appuient presque exclusivement sur des attaques fulgurantes des mains, des avant-bras et des coudes, reléguant les coups de pied aux zones basses de l’adversaire. À l’opposé, certains styles sudistes comme le Gou Quan (boxe du chien) emploient des projections au sol et des balayages circulaires complexes. Cette dichotomie nord-sud constitue donc une boussole globale plutôt qu’une vérité absolue dans la vaste fresque des arts martiaux chinois.
Interne (Nei Jia) et Externe (Wai Jia) : au-delà des apparences
La seconde grande classification structurelle divise les boxes en deux grandes familles : les écoles dites internes (Nei Jia Quan) et les écoles externes (Wai Jia Quan). Bien que formulée textuellement dès le XVIIe siècle dans l’épitaphe funéraire de Wang Zhengnan rédigée par Huang Zongxi, cette dichotomie s’est surtout cristallisée à Pékin à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de maîtres réputés soucieux d’affirmer la singularité de leur art.
La vision canonique des trois sœurs internes
La tradition réunit sous la bannière interne trois disciplines emblématiques :
- Le Tai Ji Quan : Art de la fluidité, du relâchement (Song) et de l’écoute sensitive, utilisant la force de l’opposant pour la retourner contre lui.
- Le Ba Gua Zhang : Célèbre pour sa marche circulaire, ses torsions corporelles hélicoïdales et ses esquives constantes. Pour approfondir cet art du changement continu, explorez l’essence du Ba Gua Zhang.
- Le Xing Yi Quan : Boxe d’intention rectiligne et d’explosivité compacte inspirée de la théorie des cinq éléments et du maniement de la lance.
Dans l’imaginaire populaire, l’interne serait rattaché au berceau taoïste du mont Wudang, privilégiant la méditation, la circulation du souffle vital (Qi) et la souplesse. L’externe, incarné par le temple bouddhiste de Shaolin, reposerait quant à lui sur la puissance musculaire brute, la vitesse athlétique et l’endurcissement des zones de frappe.
Une frontière illusoire pour le pratiquant chevronné
Dans la pratique réelle de haut niveau, cette séparation s’estompe complètement. Aucun art martial dit externe ne peut atteindre l’excellence sans une gestion irréprochable de la respiration abdominale, un enracinement profond et une circulation énergétique fluide ; les moines de Shaolin pratiquent depuis toujours des méthodes de Qi Gong pour fortifier leur cuirasse interne. Inversement, les arts internes développent une force mécanique prodigieuse (Fa Jin) indispensable à l’efficacité du geste. Les deux voies cheminent simplement dans des directions pédagogiques complémentaires : l’une part de la détente pour trouver la puissance explosive, l’autre part de la vigueur pour atteindre la souveraine souplesse.
L’opposition contemporaine : arts traditionnels et Wushu moderne
Le XXe siècle a profondément bouleversé le paysage martial asiatique. La chute des dynasties impériales, l’ouverture aux méthodes sportives occidentales et les bouleversements politiques ont conduit à l’émergence d’une nouvelle classification : la scission entre les arts traditionnels et le Wushu sportif contemporain.
L’essor du sport de démonstration standardisé
Dès les années 1950, les commissions sportives gouvernementales chinoises ont entrepris d’unifier les innombrables dialectes corporels pour promouvoir la santé publique et créer des disciplines de compétition spectaculaires. C’est ainsi que sont nées deux grandes synthèses gymniques :
- Le Chang Quan moderne : Comprenant des acrobaties aériennes, des fentes profondes et des mouvements très étirés, issu des styles septentrionaux.
- Le Nan Quan moderne : Caractérisé par des cris martiaux codifiés, des positions très denses et des enchaînements rapides de mains.
Ces formes modernes, destinées aux podiums internationaux et jugées selon des critères esthétiques rigoureux, ont peu à peu mis de côté l’application martiale réelle au profit de la performance physique et chorégraphique.
La préservation du patrimoine traditionnel
Parallèlement, les écoles traditionnelles perpétuent un enseignement global où le combat au corps à corps, l’étude des armes anciennes, l’éthique martiale (Wu De) et la préservation de la santé par la médecine énergétique restent indissociables. Chaque pratiquant est ainsi invité aujourd’hui à choisir sa trajectoire : l’expression athlétique et artistique contemporaine, ou l’immersion dans un système de développement personnel holistique hérité des générations passées.
Les autres grilles d’analyse martiale
Au-delà de ces grands axes, d’autres modes de catégorisation permettent d’éclairer la richesse des styles chinois :
- Les styles d’imitation animale (Xiangxingquan) : Des systèmes reproduisant la combativité et les vertus de la nature, à l’instar des cinq animaux classiques (tigre, grue, léopard, serpent, dragon), mais aussi du singe ou de la mante religieuse.
- Les filiations familiales : Particulièrement visibles dans le sud de la Chine et le Tai Ji Quan, où les styles portent le nom des lignées fondatrices (Chen, Yang, Wu, Sun, Hung Gar, Choy Li Fut).
- La distance d’affrontement : Les boxes de corps à corps serré (Duan Da) opposées aux boxes à longue distance (Chang Quan).
« Le Yin et le Yang ne sont jamais immobiles ; classifier un art martial ne sert pas à l’enfermer dans une boîte, mais à comprendre le mouvement par lequel la force s’harmonise avec le souffle. »
En observant la pratique sous cet angle intégratif, on constate que chaque école propose simplement une porte d’entrée différente vers un même sommet : l’harmonie entre le corps physique, la respiration et la clarté d’esprit.




