Le monde des arts martiaux traditionnels chinois, souvent regroupés sous les termes génériques de Wushu ou de Gong Fu, ressemble à une forêt millénaire aux ramifications infinies. On dénombre plusieurs centaines de styles distincts, certains transmis au grand jour à travers de vastes confréries, d’autres jalousement gardés au sein de cercles familiaux restreints ou de villages isolés. Pour le néophyte comme pour le pratiquant chevronné en quête d’équilibre corporel et spirituel, naviguer dans cet océan de gestes, de frappes et de postures peut sembler déroutant. Comment distinguer une boxe fluide et aérienne d’une méthode compacte et terrienne ? Pourquoi parle-t-on de styles internes ou externes ?
Pour ordonner cette immense richesse, les maîtres et les historiens ont établi au fil des siècles plusieurs grilles de lecture. Si aucune classification n’est absolue, chacune met en lumière un aspect particulier de la culture et de la physiologie orientale. Découvrons ensemble ces différentes approches, conçues pour éclairer votre chemin martial et guider votre pratique vers une plus grande harmonie entre le corps et l’esprit.
1. La géographie martiale : le clivage Nord / Sud
La classification la plus ancienne et la plus intuitive repose sur la géographie de l’Empire du Milieu, découpée par la frontière naturelle du fleuve Yangzi (Yang Tsé Kiang). Cette lecture spatiale a donné naissance au célèbre adage populaire : Nan Quan Bei Tui (南拳北腿), que l’on traduit traditionnellement par « Poings au Sud, Jambes au Nord ».
L’influence du terrain et du mode de vie
Cette distinction s’enracine dans la réalité environnementale et sociétale des deux régions. Dans les vastes plaines arides du Nord de la Chine, où les distances se parcouraient à cheval et où les espaces étaient infinis, les guerriers développèrent une gestuelle ample, caractérisée par des déplacements rapides, des fentes profondes, des sauts et des coups de pied circulaires portés à moyenne et longue distance.
À l’inverse, dans le Sud verdoyant, sillonné de rizières inondées, de canaux et de collines escarpées, la vie quotidienne se déroulait bien souvent sur des barques ou sur des chemins de terre glissants. Frapper haut avec la jambe y représentait une prise de risque inconsidérée pour la stabilité. Les combattants ont donc privilégié un enracinement puissant, des postures basses et stables, ainsi qu’un travail millimétré du buste, des avant-bras et des mains à courte distance.
Les nuances indispensables d’une règle imparfaite
Bien que séduisante, cette règle comporte d’éclatantes exceptions qui rappellent la complexité des arts martiaux de Chine. Certains styles emblématiques du Sud, comme le Gou Quan (la boxe du chien), intègrent des techniques de sol et des ciseaux de jambes particulièrement redoutables. De même, la boxe de la Mante Religieuse du Sud utilise des déstabilisations subtiles des membres inférieurs.
Réciproquement, plusieurs écoles majeures du Nord accordent une place prépondérante aux membres supérieurs. C’est le cas du Bajiquan, célèbre pour ses coups de coude et ses frappes d’épaule d’une puissance tellurique, du Piguazhang et de ses paumes tranchantes, ou encore du Xingyiquan, dont les coups de poing linéaires percent la garde adverse en ligne droite sans fioritures acrobatiques.
2. La dimension énergétique : Styles Internes (Neijia) et Externes (Waijia)
La distinction la plus discutée en Occident est sans conteste celle qui oppose les boxes dites « internes » (Neijia Quan) aux boxes « externes » (Waijia Quan). Popularisée à la fin du XIXe siècle, cette division a souvent nourri de nombreux fantasmes d’invincibilité mystique, mais elle repose avant tout sur une pédagogie de la structure corporelle et de la circulation du souffle vital (Qi).
La triade interne et l’héritage taoïste du mont Wudang
La famille interne réunit conventionnellement trois joyaux martiaux issus principalement de la pensée taoïste :
- Le Taijiquan (Tai Chi Chuan) : fondé sur l’alternance perpétuelle du vide et du plein, la dissolution de la force brute par la fluidité, et l’usage de la rondeur pour neutraliser une attaque.
- Le Ba Gua Zhang : caractérisé par sa marche en cercle envoûtante, ses changements de direction fulgurants et ses torsions spinales qui mobilisent les fascias et stimulent les méridiens énergétiques.
- Le Xingyiquan (Hsing I Chuan) : qui s’appuie sur la théorie des cinq éléments de la médecine traditionnelle chinoise pour projeter une intention martiale explosive et sans compromis.
Dans l’imaginaire collectif, ces pratiques sont affiliées aux sanctuaires taoïstes du mont Wudang, privilégiant la détente musculaire (Fang Song), la posture correcte, l’écoute de l’opposant et l’émission de force interne (Fa Jin).
Shaolin et la vigueur externe
Face à ce trio, la grande majorité des autres écoles, souvent rattachées au légendaire monastère bouddhiste de Shaolin, ont été estampillées « externes ». Leur réputation repose sur un entraînement vigoureux : renforcement ostéo-articulaire, frappes sur sacs de sable, assouplissements drastiques et développement de la vélocité musculaire. L’objectif initial y semble plus Yang : subjuguer l’adversaire par la puissance d’impact, la résistance physique et le courage martial.
La fausse opposition : réunifier le Yin et le Yang
Pour tout enseignant éclairé, cette frontière étanche n’a pas de fondement physiologique réel. Tout art martial authentique est un chemin d’unification. Un style dit externe qui ne cultiverait pas le souffle intérieur par le Qi Gong ou la méditation mènerait inévitablement son adepte à l’usure articulaire précoce dès la cinquantaine venue. De fait, le temple de Shaolin conserve de riches traités de travail interne, à l’image du célèbre classique de transformation des muscles et tendons (Yijinjing).
Inversement, un art interne dénué de renforcement des membres, de travail cardiovasculaire et de confrontations réalistes perdrait sa dimension martiale pour ne devenir qu’une chorégraphie passive. L’externe commence par la matière pour atteindre l’esprit ; l’interne débute par la conscience pour animer la matière. Au sommet de la montagne, les deux voies se rejoignent dans un même idéal d’équilibre bioénergétique.
3. La nature pour modèle : styles d’imitation et principes philosophiques
Une autre grille d’analyse fascinante regroupe les styles selon leur source d’inspiration. Les anciens maîtres chinois passaient de longues heures à contempler les stratégies de survie des animaux ainsi que les lois de la nature.
Les cinq animaux emblématiques
Le système des Cinq Animaux (Wu Xing Quan), souvent présent dans les écoles du Sud comme le Hung Gar ou au sein même de Shaolin, attribue à chaque animal une qualité biomécanique et une résonance organique :
- Le Tigre : renforce le squelette, le dos et les reins, incarnant la férocité et la solidité posturale.
- La Grue : développe la stabilité sur une jambe, la légèreté des épaules et la précision des poignets, stimulant le système respiratoire et l’énergie du Poumon.
- Le Léopard : affine la vitesse, l’agilité et la musculature explosive pour des enchaînements vifs et félins.
- Le Serpent : éduque la flexibilité de la colonne vertébrale, la respiration basse et la frappe souple aux points vitaux, régulant l’énergie du Foie.
- Le Dragon : travaille l’esprit (Shen), la fluidité globale et la coordination totale, symbolisant la transformation intérieure.
D’autres styles célèbres se focalisent sur une créature unique, comme la Mante Religieuse (Tang Lang Quan), remarquable pour ses crochets de bras incessants et son jeu de jambes inspiré de la boxe du singe.
4. L’ère moderne : Wushu traditionnel versus Wushu sportif
Le XXe siècle a profondément bouleversé le paysage martial. Face à l’occidentalisation et aux soubresauts historiques de la Chine contemporaine, la fonction même du Gong Fu a évolué, séparant nettement les pratiques anciennes de leurs incarnations de compétition.
L’émergence du Wushu de compétition
À partir des années 1950, sous l’impulsion des comités sportifs d’État, les multiples boxes traditionnelles ont été synthétisées afin de créer des disciplines gymniques standardisées, spectaculaires et mesurables selon des critères athlétiques rigoureux. C’est ainsi que sont nés :
- Le Chang Quan moderne : synthèse sportive des grands styles du Nord, intégrant des vrilles aériennes vertigineuses, de grands écarts au sol et des enchaînements acrobatiques de haut vol.
- Le Nan Quan contemporain : condensation des boxes du Sud, caractérisée par des vociférations rituelles, des frappes percutantes et des rythmes syncopés très dynamiques.
- Le Taijiquan standardisé : versions épurées (comme les formes en 24 ou 42 mouvements) conçues principalement comme des gymnastiques de santé publiques douces et régulatrices du système nerveux.
Le trésor préservé des écoles traditionnelles
En miroir de ces disciplines olympiques, le Wushu traditionnel refuse la standardisation esthétique. Il conserve les applications de combat concrètes (chin-na ou saisies articulaires, projections, frappes vulnérables), les principes de santé globale, la méditation statique et la transmission directe de cœur à cœur. C’est dans ce cadre que la science du combat prend tout son sens philosophique : un outil de connaissance de soi, de gestion du stress et de longévité corporelle plutôt qu’une quête de médailles éphémères.
Trouver sa voie martiale : une question d’écoute intérieure
Ces multiples catégorisations ne doivent pas enfermer votre pratique dans des cases étanches, mais plutôt servir de boussole. Pour choisir l’art qui vous accompagnera sur le chemin de la vitalité, observez attentivement vos besoins du moment :
L’harmonie ne réside pas dans le choix exclusif de la force ou de la douceur, mais dans l’art subtil de faire coopérer le ferme et le cédant, le souffle et le geste.
Si vous ressentez une dispersion mentale ou une fatigue nerveuse, la lenteur et la circularité du Taijiquan ou la géométrie sacrée du Ba Gua Zhang restaureront votre calme intérieur. Si, au contraire, vous avez besoin de libérer une énergie stagnante, de raffermir votre volonté et de structurer vos appuis au sol, la vivacité d’un style traditionnel du Nord ou la rigueur enracinée d’une boxe du Sud vous apporteront un ancrage incomparable. Quel que soit le style choisi, rappelez-vous que la véritable victoire du Gong Fu consiste à conquérir sa propre paix intérieure.




